
Un matin d’octobre 2025, des milliers de propriétaires d’aspirateurs Neato ont ouvert leur application pour lancer un nettoyage. Plus rien. Le robot, lui, était en parfait état : batterie chargée, brosses propres, capteurs intacts. Ce qui venait de mourir n’était pas l’appareil, c’était le service qui le rendait « intelligent ».
Deux horloges dans le même objet
Tout objet connecté porte deux dates de fin de vie. La première est physique : un moteur de volet se garde souvent plus de dix ans, un aspirateur robot bien entretenu plusieurs années, et cette durée dépend de la qualité de fabrication. On peut la lire dans les avis, dans l’indice de réparabilité, dans la réputation d’une marque.
La seconde est logicielle, et elle ne s’use pas : elle se décide. C’est le temps pendant lequel le fabricant accepte de faire tourner les serveurs, de maintenir l’application, de corriger les failles. Elle tient en quelques lignes dans des conditions d’utilisation que personne ne lit, le fabricant peut souvent la revoir seul, et elle est presque toujours la plus courte des deux.
Pour un objet autonome, un grille-pain par exemple, seule la première compte. Pour un objet qui a besoin d’internet pour fonctionner, c’est la seconde qui fixe la vraie durée de vie.

Neato : une promesse de cinq ans, tenue deux et demi
Neato Robotics, fabricant américain racheté par l’allemand Vorwerk, a fermé en mai 2023. Pour rassurer les clients, le groupe avait annoncé que le cloud continuerait de fonctionner au moins cinq ans, soit jusqu’en 2028 environ. Une promesse publique, datée, chiffrée : exactement ce qu’on aimerait trouver avant chaque achat.
Le 6 octobre 2025, le cloud a été coupé, avec effet immédiat. Motif invoqué : les exigences de protection des données, de cybersécurité et de conformité ont tellement augmenté que l’ancienne architecture logicielle n’y répondait plus. Les robots démarrent encore par leur bouton. Programmation, démarrage à distance, cartes et zones interdites ont disparu d’un coup.
Une pétition a vite réuni plusieurs milliers de signatures pour demander soit le retour du service, soit la publication du logiciel en open source, pour que les utilisateurs puissent le faire tourner eux-mêmes ou le relier à Home Assistant. Vorwerk a étudié l’idée, puis l’a écartée pour l’instant, en citant notamment la propriété intellectuelle et les questions juridiques liées au matériel encore sous garantie. Le groupe assure honorer ses garanties fabricant, mais le constat reste là : des appareils encore couverts par leur garantie, privés de leurs fonctions. On ne peut pas mieux illustrer l’écart entre les deux horloges.
Depuis, en avril 2026, l’autorité italienne de protection des consommateurs a ouvert une procédure contre Vorwerk, et le groupe propose d’échanger gratuitement contre un modèle récent les robots achetés après mai 2023, sans reconnaître d’obligation légale. Pour ceux qui avaient acheté avant, rien ne change.
Ce que la loi prévoit, et ce qu’elle laisse de côté
Le droit français ne laisse pas le consommateur sans rien. Pour les achats faits depuis le 1er janvier 2022, le fabricant d’un bien comportant des éléments numériques doit indiquer au vendeur pendant combien de temps les mises à jour resteront compatibles avec l’appareil, et le vendeur doit transmettre cette information à l’acheteur. Le vendeur doit aussi veiller à ce que l’acheteur reçoive les mises à jour qui maintiennent l’appareil conforme, pendant la durée à laquelle il peut légitimement s’attendre. Quand le contrat de vente prévoit la fourniture continue d’un service numérique pendant plus de deux ans, le vendeur répond de ses défauts de conformité pendant toute cette durée ; sinon, la garantie couvre les défauts apparus dans les deux ans qui suivent la livraison.
Il y a pourtant plusieurs angles morts. Une promesse publique, comme les cinq ans annoncés par Vorwerk, ne vaut pas clause du contrat de vente. Cette garantie pèse sur le vendeur, qui peut lui-même avoir disparu ou n’avoir aucune prise sur les serveurs du fabricant. Et elle suppose un recours, donc un courrier, un délai, parfois un litige, pour un appareil de quelques centaines d’euros : peu de propriétaires iront au bout.
Le paradoxe mérite d’être relevé. La sécurité, qui justifie de plus en plus d’obligations pour les fabricants, est aussi l’argument qui a servi à justifier l’arrêt anticipé de Neato. Plus les règles se durcissent, plus un vieux service devient coûteux à maintenir, et plus la tentation de l’éteindre est forte.

Les bonnes questions avant d’acheter
La plus utile tient en une phrase : que fait cet appareil le jour où le serveur du fabricant s’éteint ? Si la réponse est « rien », ou « le bouton marche encore », la durée de vie réelle est celle du contrat, pas celle du moteur.
Ensuite, la durée de support est-elle écrite quelque part, et par qui : le vendeur, le fabricant, une simple annonce ? Le cas Neato montre qu’une promesse, même sincère, ne vaut que ce que vaut la situation de l’entreprise quelques années plus tard.
Enfin, l’appareil parle-t-il un langage ouvert ? Un équipement qui communique en Zigbee, Z-Wave ou Thread peut être piloté par autre chose que l’application de sa marque. Un appareil qui ne sait parler qu’à son propre cloud, non.
Soyons justes
Une installation locale a aussi une fin de vie. Les capteurs finissent par lâcher, un protocole évolue, Home Assistant publie des versions qu’il faut suivre, et un serveur installé chez soi demande un entretien. Même l’accès à distance que nous mettons en place s’appuie sur un service extérieur pour établir la liaison, sans lequel le logement continue pourtant de fonctionner normalement.
La différence n’est pas qu’une installation locale dure éternellement. C’est que sa fin de vie arrive pièce par pièce, au rythme de l’usure, et qu’aucune entreprise ne détient un interrupteur capable de tout éteindre un matin d’octobre.

Ce que nous en retenons
Chez Velarys, chaque équipement est choisi d’abord pour ce qu’il sait faire sans son fabricant : protocole ouvert, pilotage local, et un cerveau Home Assistant installé dans le logement, pas sur un serveur à l’autre bout du monde. C’est la même logique que nous appliquons en montagne, face aux systèmes propriétaires, et le cœur de notre engagement d’indépendance et de continuité de service : la durée de vie de votre installation doit être celle de son matériel, pas celle d’un contrat que vous n’avez pas écrit.
Questions fréquentes
Un aspirateur Neato fonctionne-t-il encore sans l'application ?
Oui, mais en mode manuel seulement. Le robot démarre toujours par son bouton physique et nettoie comme avant, retour à la base compris. Tout ce qui passait par l'application a disparu avec le cloud : programmation, démarrage à distance, cartes et zones interdites. Pour un appareil acheté justement pour ces fonctions, c'est l'essentiel de sa valeur qui s'est éteinte.
Que faire si l'application de son objet connecté ne fonctionne plus ?
D'abord s'adresser au vendeur, et non au seul fabricant : pour un achat fait depuis le 1er janvier 2022, c'est lui qui porte la garantie légale de conformité, y compris sur la partie numérique, en principe pendant deux ans après la livraison, ou plus longtemps si le contrat prévoit la fourniture du service sur une durée supérieure. Regarder aussi la garantie commerciale du fabricant et ses éventuels gestes commerciaux. Ensuite regarder si une intégration locale existe, souvent maintenue par une communauté d'utilisateurs, qui reprend le pilotage sans passer par les serveurs du fabricant. Ce n'est pas toujours possible : un appareil conçu pour ne parler qu'à son cloud reste parfois muet quoi qu'on fasse.
La coupure d'un cloud, est-ce de l'obsolescence programmée ?
Pas forcément au sens juridique. Le délit d'obsolescence programmée vise le recours à des techniques, y compris logicielles, par lesquelles le responsable de la mise sur le marché d'un produit cherche délibérément à en réduire la durée de vie. Il suppose donc une intention, que seul un juge peut établir, et l'arrêt d'un service justifié par la sécurité ou la conformité ne relève pas, en soi, de cette définition. Pour le propriétaire, le résultat est pourtant proche : un appareil en bon état qui perd ce pour quoi il l'avait payé.
Le Cyber Resilience Act va-t-il empêcher ce genre de coupure ?
Il va améliorer l'information, pas garantir la survie des services. Ce règlement européen, qui s'applique aux produits mis sur le marché à partir du 11 décembre 2027, oblige les fabricants à indiquer dès l'achat jusqu'à quand ils corrigeront les failles de sécurité, en principe pendant au moins cinq ans. Il ne change rien aux appareils déjà vendus. Et il parle de failles à corriger, pas d'applications ou de fonctions à maintenir en ligne : un fabricant pourra toujours arrêter un service, le règlement ne l'en empêche pas.
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